Logique Mathématique et Fondement des Mathématiques

Jérôme Legras

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Introduction

Les méthodes mathématiques ont connu un grand bouleversement à partir du XIXème siècle. Une volonté de rigueur, de 'perfection' dans la formulation des mathématiques est apparue. Certains auteurs espéraient même parvenir à développer un système global qui parviendrait à rendre compte de toutes les mathématiques existantes et potentielles (Programme de Hilbert). Une composante essentielle de cette marche vers la rigueur est la logique mathématique avec son cortège d'axiomes, de lois, de conséquence valide, etc. Il semble donc qu'une première définition (intensionnelle) de la logique mathématique peut être: l'ensemble des règles de déduction que l'on utilise en mathématiques. Hélas la situation est bien plus complexe, comme les mathématiciens du XIXème ont bien vite pu s'en rendre compte.

Pour faire de la logique mathématique, c'est à dire pour tenter de préciser quelles sont les conséquences valides et les déductions acceptables en mathématiques, il faut disposer d'un langage dans lequel exprimer cette théorie. Ce langage ne peut être cette même logique, puisque l'on cherche justement à la comprendre. Il ne peut pas non plus être les mathématiques, puisque l'on cherche à préciser le fonctionnement des mathématiques. Il faut donc inventer un nouveau langage (qui cherchera lui aussi à être rigoureux, mais dans quel sens ?), que l'on appelle la théorie de la démonstration. Mais à nouveau ce langage doit être étudiée dans un autre langage, etc. Cette régression infinie de métalangages (langage à propos de langages) rend illusoire l'idée d'une formalisation aboutie, définitive des mathématiques, et renvoie au concept de mots non-définis Korzybskien, en le poussant à l'extrême: à un certain stade le mathématicien devra avoir un langage non-défini, ce que l'on appelle le domaine intuitif de base.

Si l'on veut bien accepter de nommer mathématiques l'ensemble de ces langages, on peut convenir d'appeler logique mathématique, la logique traitée par les méthodes mathématiques. Il y a cependant là une imprécision, puisque la logique mathématique est également la logique utilisée en mathématiques. Toute œuvre mathématique fait appel à la logique, et la logique se fait à l'aide des méthodes mathématiques. Cette situation est très semblable au vieux paradoxe grec, dit paradoxe du menteur, ou encore au paradoxe que Russell a rendu célèbre sous le nom de " paradoxe du barbier ". Pour n'en citer qu'une version simple, considérons la phrase " Je mens toujours ". L'auteur de cette phrase ment-il ou dit-il la vérité ? Toutes les variantes de ces paradoxes se fondent sur l'autoréférence, et se résolvent à l'aide de métalangages. Il en va de même en logique mathématique: en scindant les mathématiques en de multiples métalangages on parvient à isoler chacun d'entre eux et à l'étudier sainement.

Dans le cadre de la logique mathématique il est intéressant de préciser cette notion de métalangage, en essayant de la visualiser. On peut, comme le décrit S. C. Kleene dans son introduction à la logique mathématique: imaginer que l'on place la logique que l'on veut étudier dans une boite, et on l'étudie à l'aide d'une autre logique, placée dans une autre boîte. Puisque la logique est avant tout une affaire de grammaire, c'est-à-dire de construction de phrases correctes (et non de vocabulaire), on appelle le contenu de ces 'boîtes' des langages. Le langage étudié est le langage objet, et la logique que nous utilisons pour l'étudier est le langage de l'observateur. Il est vital de comprendre que l'étude de la logique ne peut se faire qu'au sein d'une autre logique qu'elle même on pourra étudier éventuellement au sein d'une autre troisième logique, etc. et non pas ex-nihilo. Ce point essentiel est parfois dur à admettre, de même qu'on a parfois du mal à admettre que certains des mots que l'on utilise tous les jours sont des mots non définis. Kleene est très explicite à ce sujet puisqu'il dit " A quiconque s'y refuserait [à garder cette distinction présente à l'esprit], nous suggérons de fermer le livre dès maintenant et de se chercher un autre centre d'intérêt, par exemple l'acrostiche ou l'élevage d'abeilles ".

On conçoit dès lors qu'il existe plusieurs logiques, et autant de métalangages pour les étudier, qui diffèrent par le contenu des axiomes, ou par la forme même de la grammaire. On peut citer le calcul des prédicats, le calcul propositionnel, etc. Nous allons choisir d'en étudier une plus particulièrement, que l'on pourrait appeler fondement des mathématiques, ou arithmétique formelle, à la fois pour son caractère capital en mathématiques, mais aussi pour les importants résultats qui en ont découlé (Théorème de Godel notamment). Auparavant, il va nous falloir préciser le sens de la démarche axiomatique et donner quelques notions de calcul propositionnel et de calcul de prédicats.

Axiome et intuition en mathématiques

Avant d'en venir à décrire les fondements 'classiques' des mathématiques et les principales formes de logique, nous allons un peu détailler la méthode axiomatique et le 'sens' à accorder aux différentes formulations de la logique. La méthode axiomatique domine largement les mathématiques depuis le milieu du XXème siècle. On considère même que toutes les mathématiques standards sont décrites par un système d'axiomes assez concis, le système Zermelo-Frankel-Choix. Il faut noter que la méthode axiomatique peut s'appliquer à des sous ensembles des mathématiques; et que la pratique mathématique veut que chaque nouvel objet introduit le soit axiomatiquement.

Le fonctionnement de la méthode est le suivant: on se propose de partir de termes primitifs, appartenant à ce que l'on nomme le domaine intuitif de base. Ces termes sont définis grossièrement, afin de donner une idée intuitive de leurs propriétés, mais ce sont essentiellement des mots non-définis. En général, ils reposent sur des abstractions de bas niveau et faciles à appréhender, telles que l'existence, l'appartenance, la négation, la notion d'ensemble, etc. Sur la base des propriétés intuitives que l'on accorde à ces termes primitifs, on formule ensuite des axiomes ou postulats. La pensée intuitionniste (voir plus loin) souligne que ces postulats doivent être en accord avec des observations possibles (en écartant notamment les cas infinis puisqu'invérifiables), alors que la pensée classique est beaucoup plus flexible à ce sujet, et ne s'intéresse qu'aux conséquences qui découlent des postulats, sans se poser réellement de question sur un éventuel contenu des postulats. Enfin, à l'aide de la logique mathématiques, des axiomes, et de nouvelles définitions formées à partir des termes primitifs, on trouve des théorèmes. Ces théorèmes doivent découler des axiomes de manière essentiellement mécanique, et le résultat obtenu est indépendant de celui qui le trouve, des ses interprétations, etc. Cette démarche mécanique permet de valider une idée, et d'affirmer 'positivement' si un résultat découle des axiomes choisis ou non.

Il faut noter que cette méthode axiomatique est une version rigoureuse et formalisée de ce que chacun réalise tous les jours, et ce quasiment en permanence. Nous effectuons régulièrement, de manière très souvent inconsciente et chaotique, des déductions à partir de nos prémisses et de nos termes non définis. Ce sont ces déductions qui déterminent notre façon de voir le monde, de l'appréhender, etc. En cela la méthode axiomatique est très 'naturelle', et se contente de pousser à un degré de formalisation et de rigueur plus élevé un mécanisme profondément humain. Pour plus de détails sur nos prémisses et termes non définis, reportez-vous à Science and Sanity (of course).

Les deux systèmes axiomatiques les plus célèbres sont ceux d'Euclide et de Frankel. Euclide visait à décrire la géométrie spatiale, et ses axiomes ont traversé les siècles. Ceux de Frankel (1922-1961) sont plus récents et appartiennent aux fondements des mathématiques: ils décrivent la notion d'ensemble, et formulent les premières propriétés ainsi que les conditions d'existence de ces ensembles. Deux des axiomes de Frankel sont très liés à la sémantique général, puisqu'il s'agit des axiomes stipulant qu'on peut définir un ensemble par intension (en donnant une propriété caractéristique), ou par extension (en énonçant les éléments un à un).

Revenons un instant sur l'opposition entre intuitionniste et classique que nous avons évoquée plus haut. Lorsqu'un mathématicien réfléchit, cherche à résoudre un problème, etc., il a en général deux méthodes de travail qui s'offrent à lui. La première consiste à essayer de visualiser physiquement la situation, et d'en intuiter la solution à l'aide de son intuition géométrique, de son sens physique, etc. Les mathématiciens ont une expression très éloquente à ce sujet, ils disent chercher " ce qui fait que ça marche ", alors que tous savent très bien que c'est l'ensemble des axiomes, lois, règles logiques de déduction, etc., qui " font que ça marche ". On est là dans le domaine intuitionniste. Mais il arrive que l'on ne 'voie' rien. Il faut alors poser clairement les axiomes dont on dispose, et mécaniquement chercher la suite de conséquences valides qui mènera au résultat, sans vraiment comprendre intuitivement l'interprétation physique du travail mené. On est là dans le domaine classique, ou moderne. Rentrons un peu dans les détails de ces deux écoles.

La démarche moderne ne cherche plus à accorder de 'sens primitif' aux termes primitifs et se contente de poser les axiomes et d'en déduire les théorèmes, plus à même de conduire à des interprétations physiques. Cette méthodologie a soulevé de nombreuses critiques, notamment sur le choix des axiomes. Comment déterminer les axiomes intéressants, si on refuse d'accorder un sens intuitif aux termes primitifs ? Comment choisir si un axiome est meilleur si on ne sait pas ce qu'il signifie ? Au vu des résultats, répondent certains, mais on ne connaît pas les résultats qu'auraient donné d'autres axiomes ! La pensée 'intuitionniste' propose de donner une interprétation physique dès le niveau des axiomes, et de tenter de formuler des énoncés que l'on pense physiquement vrais, évitant ainsi ce que Kleene appelle le nihilisme mathématique: une construction stérile ne parlant pas de notre expérience physique quotidienne. Le débat entre intuitionniste et axiomatique standard est loin d'être clos, et il n'est pas question de rentrer ici dans les détails. Disons simplement que les intuitionnistes refusent la construction d'objets mathématiques à partir de simples axiomes, de mots, et proposent de se contenter de procédés mécaniques. L'existence même des entiers naturels est au cœur du débat. Les intuitionnistes, notamment Brower, furent les premiers à critiquer la loi du tiers exclu: valable dans un ensemble fini, elle est caduque dans le cas infini, puisqu'il est humainement impossible de vérifier pour chaque élément de l'ensemble infini s'il vérifie une propriété donnée ou non. La question la plus 'saine' qu'un tel débat suggère, " Quelles sont les mathématiques les plus utiles, formalistes ou intuitionnistes ? " n'a jamais vraiment été résolue ou même traitée correctement. Il est fort probable que les mathématiques que nous utilisons soient en fait un compromis entre ces deux approches: intuitionniste puisqu'elles ont toujours su rendre compte efficacement de la réalité physique, classique puisqu'elles ont su s'affranchir du sens des axiomes dans la recherche de théorèmes et qu'elles ont pris le parti d'englober l'infini.

Les formules du calcul propositionnel

Il est temps de nous pencher sur certaines logiques particulières, et ce de manière plus précise. On s'intéresse la plupart du temps en logique à des langages objets construits sous une forme générale, celle du calcul propositionnel. Ce système fournit un cadre général dans l'étude de langages objet plus complexes. On peut visualiser le calcul propositionnel comme une classe de langages possibles, ou comme un langage à part entière. Il englobe la plupart des logiques connues et utilisées en mathématiques.

On suppose tout d'abord qu'il existe des énoncés primitifs que l'on appelle atomes, dont la structure interne, ou le 'sens', nous est inconnue mais tels que l'on puisse différencier deux énoncés distincts. Tous ces énoncés sont représentés par une lettre de l'alphabet. Il est important de souligner que le 'sens' des atomes est a priori inconnu. Ce sont en fait des mots non définis.

On suppose de plus qu'il existe cinq procédés, ou opérations, qui permettent de construire des énoncés nouveaux à partir des énoncés primitifs. On appelle ces énoncés nouveaux des formules composées, atomes et formules composée constituant les formules. Les cinq opérations sont "", "", "", "", "". Il est bien sûr possible de leur donner une interprétation intuitive, mais dans le cadre de la logique ce n'est nullement nécessaire. Conformément à ce que nous avons dit plus haut, les mathématiques modernes s'affranchissent du sens à accorder à ces signes (vocabulaire) pour ne retenir que leur fonctionnement (grammaire). Ce n'est que lorsque l'on se soucie d'interprétation physique que l'on se pose la question du 'sens' à accorder à une formule. Il est alors important de retrouver un sens intuitif aux cinq opérations et aux termes primitifs, et c'est pourquoi nous allons les exposer maintenant, tout en gardant à l'esprit le fait que leur sens physique est hors du champ d'application de la logique. "" désigne l'équivalence, "" l'implication, "" la conjonction ('et'), "" la négation, et "" la disjonction ('ou'). L'emploi de parenthèses permet d'éviter toute ambiguïté dans l'écriture de certaines formules.

Exemple de proposition: ABB
que l'on peut traduire en Français par

ou encore, si l'on considère la table de vérité de (voir plus loin): A chaque atome on accorde une valeur de vérité, représenté par " VRAI " ou " FAUX ", qui, là encore, peut être totalement arbitraire ou être motivée par des raisonnements physiques. Des schémas d'axiomes, ou, de manière équivalente, des tables de vérité, nous décrivent comment varie la valeur de vérité d'une formule en fonction des atomes et des opérateurs qui la composent. A chaque formule on peut donc associer une valeur logique VRAI ou FAUX, sans toutefois que cela implique quoi que ce soit sur la 'vérité physique' de la proposition. Des martiens pourraient parfaitement utiliser le terme " VRAI " pour désigner quelque chose qui n'est jamais vérifié et " FAUX " pour le contraire, sans que cela bouleverse en quoi que ce soit les résultats du calcul propositionnel. Remarquons que VRAI et FAUX appartiennent au métalangage du calcul propositionnel, ce sont des termes qui servent à 'parler' du calcul propositionnel.

Donnons un exemple de table de vérité, avec la table de ABB. Cette table se présente comme un tableau, prenant en entrée les valeurs de vérité possibles pour A et B, et donnant en sortie les valeurs de vérité de ABB.
B vrai B faux
A vrai ABB vrai ABB vrai
A faux ABB vrai ABB vrai

On constate que ABB est toujours vraie, même si A et B sont faux. Ceci peut paraître déstabilisant et dur à comprendre au premier abord, mais penser à 'l'équivalent' français de cette phrase fait tout de suite disparaître les difficultés: " si A et B alors B " paraît en effet être une tautologie, donc toujours vraie. Le fait que B soit faux ne change rien au fait que B implique B !

Nous ne donnons pas ici les treize axiomes du calcul des propositions, on pourra les retrouver sur le Web. Revenons juste rapidement sur l'un d'entre eux, puisqu'il est à l'origine de la célèbre loi du tiers exclu. Il s'agit du schéma d'axiomes n°11, qui s'écrit, AA (en français: la double négation de A implique A). La loi du tiers exclu telle que nous la connaissons est un théorème du calcul des propositions, que l'on énonce comme suit: A(A), en français: " soit A est vrai soit la négation de A est vraie ". Nous allons maintenant nous pencher sur une logique un peu plus complexe, au sein du calcul propositionnel.

Le calcul des prédicats et la notion de quantificateur

Ce calcul inclut le calcul propositionnel, mais y ajoute deux opérations, "" et "", qui 'signifient' respectivement " il existe " et " quel que soit ". Il s'agit là de quantificateurs. Un quantificateur désigne généralement une opération permettant de dire combien de fois on vérifie une propriété au sein d'un ensemble. Ainsi "" signifie que l'on vérifiera la propriété une fois au moins, et "" que l'on retrouvera cette propriété pour tous les éléments de l'ensemble. Il existe d'autres quantificateurs, mais ceux ci sont les plus importants. Ces ajouts permettent de rendre compte de la structure sujet-prédicat rencontrée en grammaire courante. La majeure partie des inconvénients que soulève cette structure 'primitive' dans le domaine de la langue courante, pour reprendre les termes de Korzybski, ne se retrouve pas en logique mathématique, puisque l'on ne s'intéresse pas au contenu des phrases mais seulement à la grammaire. Les limitations du modèle sujet-prédicat sont ici d'ordre technique (on ne sait pas bien faire de la logique autrement), et cette logique ne prétend pas rendre compte parfaitement de la réalité.

En calcul des prédicats, nous supposons que le langage objet contient des expressions pour des prédicats à un nombre donné de variables, expressions que l'on appelle expressions atomiques de prédicats. Il s'agit en fait de phrases, de formules, dans un langage particulier, contenant une partie variable qui peut prendre un certain nombre de valeurs dans ce langage. La nature du langage objet sous-jacent reste entièrement indéterminée: il peut s'agir de formules mathématiques, d'anglais, etc. Les variables utilisées dans les prédicats sont désignées par des lettres minuscules. Les prédicats peuvent alors être vus comme des formules composées, dont les atomes sont variables. L'utilisation des quantificateurs permet alors de se donner des schémas d'axiomes propres au calcul des prédicats, axiomes qui vont permettre de décrire comment se comportent les phrases en fonction des valeurs attribuées aux variables. Nous ne nous étendrons pas plus sur ce calcul plus compliqué que le calcul propositionnel, seuls les concepts de base étant nécessaires à une première approche de l'arithmétique formelle. Voici les deux schémas d'axiomes du calcul des prédicats sans égalité (i.e. sans l'utilisation du symbole " = "), tels que l'on pourrait les retranscrire en français:

  1. Si A(x) est vrai pour tout x, il est vrai pour un z en particulier
  2. Si A(z) est vrai, alors il existe une valeur de x pour laquelle A(x) est vraie

L'arithmétique formelle et la construction des entiers naturels

Il est temps maintenant d'arriver au but de notre voyage: les fondements des mathématiques, les entiers naturels et l'arithmétique formelle. L'arithmétique 'ordinaire' consiste à manipuler des nombres. On pourrait penser que les opérations élémentaires que vous avez apprises au cours élémentaire sont les fondements de l'arithmétique, il est néanmoins possible de les formaliser en utilisant le symbole ('), appelé symbole successeur, dans le cadre du calcul propositionnel. Nous reprenons les axiomes de Frankel sur la construction et l'existence d'ensembles, et nous postulons l'existence d'un ensemble N qui vérifie les postulats du calcul des prédicats et du calcul propositionnel, et que l'on suppose non vide contenant l'élément 0. On suppose de plus que l'on a rajouté quelques 'mots' à notre vocabulaire, notamment le signe ('), le signe (+) (addition) et le signe (*) (multiplication). Les signes nouveaux sont mis entre parenthèses afin de bien les distinguer du corps du texte, notamment pour le signe ('). On fait quelques suppositions supplémentaires sur cet ensemble N, à l'aide d'axiomes dit mathématiques, puisque ce sont des axiomes qui n'appartiennent pas à la logique mathématique, mais qui permettent de décrire efficacement et de manière intéressante l'ensemble N.

Là encore, on trouvera ces axiomes sur le Web. Ils énoncent le fonctionnement de l'addition et de la multiplication, ainsi que quelques propriétés essentielles de N: la relation successeur est injective (deux nombres distincts ont un successeur distinct), 0 n'est le successeur de personne, la propriété de récurrence, etc.

Rappelons rapidement l'interprétation physique du principe de récurrence: si une formule est vraie pour 0 et, si elle est vraie pour le successeur d'un entier dès qu'elle est vraie pour cet entier, alors elle est vraie pour tous les entiers naturels.

Ce système formel, et les axiomes qui l'accompagnent, constitue, vous l'avez sans doute reconnu, l'ensemble des entiers naturels, i.e. les nombres entiers. Cet ensemble a une importance immense en mathématiques, puisque l'on peut dire, sans trop se risquer, qu'il est à la base de 'toutes' les mathématiques usuelles. Le simple fait de parler d'un nombre (relatif, réel, rationnel, imaginaire, quaternion, etc.) présuppose l'existence de ce système formel.

Un petit exemple amusant peut servir à illustrer le caractère parfois trop 'contre-intuititif' de la démarche formaliste. Le lecteur attentif du Web aura sans doute remarqué l'absence d'axiome stipulant que a=a. Cette égalité est bien vérifiée, mais il faut une démonstration fastidieuse de 17 lignes pour y parvenir, en utilisant pas moins de 7 axiomes ou schémas d'axiomes ! On peut toutefois montrer que ce système formel est le plus petit qui contienne toutes les propriétés de l'arithmétique 'ordinaire', et c'est pourquoi on n'y rajoute pas d'axiomes supplémentaires, même lorsque ceux-ci sont aussi évidents que a=a..

Le théorème de Gödel

Naturellement, les mathématiciens se sont posé de nombreuses questions sur ce système formel si important. Il faut rappeler que l'étude des propriétés de N ne peut se faire que de 'l'extérieur' de N, avec ce qu'on appelle la métamathématique. Le système formel métamathématique comprend des notions nouvelles, notamment la démontrabilité dans N. Une formule de N est dite démontrable lorsqu'il existe une suite de formules vraies, partant d'un ou plusieurs axiomes, reliées entre elles par des schémas d'axiomes qui mènent à la formule voulue. Une telle séquence de formules est appelée démonstration.

La première question qui se pose alors est la cohérence des axiomes: existe-t-il deux démonstrations, l'une conduisant à une formule P, et l'autre à la formule P ? Si tel est le cas, un résultat classique de logique nous dit que toute formule du système formel est démontrable, et le système est peu intéressant à étudier ! La cohérence des axiomes de N a été démontrée rigoureusement, en métamathématiques, et ne pose pas de problèmes. On a donc là un exemple d'une proposition que la métamathématique parvient à démontrer, donc qui est vraie dans un certain sens, et qui n'est pas démontrable dans N, puisqu'il faut utiliser un métalangage, sortir de N, pour le démontrer. Cet exemple va conduire au célébrissime théorème de Gödel, qui est probablement le théorème 'mathématique' qui a suscité le plus grand intérêt. C'est également celui qui a fait dire le plus grand nombre d'idioties. On peut l'énoncer comme suit (en français):

Théorème d'incomplétude de Gödel:
Dans tout système axiomatique contenant l'arithmétique formelle, il existe des propositions qu'on ne peut ni démontrer, ni réfuter.

Il faut noter qu'en vertu de la loi du tiers exclu, de telles propositions sont tout de même vraies ou fausses, ce n'est que la capacité à démontrer cette valeur de vérité qui est en jeu. On dit qu'une telle proposition est indécidable. Il est amusant de remarquer que, fondamentalement, le principe de la démonstration de Godel est très proche du vieux paradoxe du menteur de l'Antiquité: la proposition " Je ne suis pas démontrable " est-elle démontrable ? Tout l'art de Gödel a été de retranscrire cette phrase dans le système formel adéquat et de la traiter rigoureusement. Ce théorème fait désormais partie de la réalité quotidienne des mathématiciens, puisqu'on sait que de nombreuses propositions dans le système axiomatique standard (système ZFC) sont indécidables.

Un rapide retour sur la loi du tiers exclu

Le calcul propositionnel présenté plus haut, est la forme standard du calcul propositionnel. Il en existe plusieurs variantes, notamment le calcul à trois valeurs de vérité, et surtout le calcul propositionnel intuitionniste. Dans ce calcul la loi du tiers exclu ( et le principe de double négation), chère à Korzybski et Aristote, ne sont ni valides ni démontrables. Korzybski refuse ce vieil avatar de la logique aristotélicienne qu'est la loi du tiers exclu, et explique que les mathématiques sont le seul domaine dans lequel elle peut s'appliquer. En réalité, il existe des mathématiques tout à fait consistantes qui ont su s'affranchir de cette loi, mais ce sont des mathématiques déconcertantes au premier abord. Le simple fait d'essayer de les pratiquer permet de se rendre compte à quel point la loi du tiers exclu est ancrée dans notre esprit et dans nos prémisses.

En logique intuitionniste, l'axiome de double négation est remplacé par l'axiome suivant: A(AB). Ce résultat particulier étant un théorème du calcul standard, il apparaît clairement que le calcul intuitionniste est un sous-ensemble du calcul standard: tous les résultats de calcul intuitionniste sont vrais dans le calcul standard, cependant il existe des résultats du calcul standard qui ne sont pas vrais en calcul intuitionniste. Ce calcul est très fructueux, et surtout présente l'avantage d'être plus 'constructiviste'. Ceci signifie qu'il ne suffit pas en général, pour démontrer l'existence d'un objet, de montrer que sa non-existence conduit à une incohérence, mais il faut au contraire exhiber l'objet dont on veut montrer l'existence. La loi du tiers exclu, que l'on présente souvent comme étant 'logique', n'est donc en fait que l'apanage d'une logique spécifique, et n'est absolument pas inhérente aux mathématiques. Il existe de nombreux édifices mathématiques qui s'affranchissent de cette loi. Malgré sa dénomination d'intuitionniste, insistons sur le fait que l'utilisation de cette logique est très peu intuitive, et que considérer que les notions de VRAI et de FAUX ne s'opposent pas en logique, conduit à des résultats parfois surprenants, et en tout cas toujours bizarres à première vue. Nos anciennes prémisses sont encore très actives !