Toutes les Nouvelles qui (s'Im-)Priment


par Dan'l Danehy-Oakes
(version originale)

Copyright © 1996 Dan'l Danehy-Oakes. L'auteur donne ici permission d'utiliser cet article sous forme électronique seulement, en partie ou en totalité, à toute personne ou institution pour des motifs éducatifs, tant qu'aucun payement n'est perçu en retour.

Moi, Dan'l[10/5/96 10:00 San Francisco, California], abstrais et formule comme suit:

Une partie de cet échange m'apparaît comme centré sur la "responsabilité" des journalistes, sur le fait qu'il "devraient" ne rendre compte "que des faits", et sur notre perception de leur inféodation aux annonceurs publicitaires et/ou aux "chefs" politiques, etc.

Une question intéressante, que j'ai examinée avec intérêt depuis 1978 environ, année ou j'ai suivi un cours de journalisme du hautement apprécié "critique des médias" Ben Bagdikian. Pendant ce cours, il a apporté une réponse à cette question qui bien que non formulée dans la terminologie de la sémantique générale m'interpelle ici-maintenant comme en étant fortement imprégnée. En bref, il a affirmé que cette question était dénuée de sens.

Comment un journaliste pourrait-il, après tout, ne rendre compte "que des faits?" Cela me semble impossible, et donc toute controverse a propos de leur "responsablité" de le faire me paraît ridicule.

Considérons la position du journaliste. Dans toute la suite, je parlerai d'un journaliste "idéal", qui voudrait ne rendre compte "que des faits".


Dans le meilleur des cas, il est un "témoin direct des événements" dont il rend compte. J'ai mis des guillemets dans cette phrase parce qu'il ne peut pas véritablement être témoin des événements; il va abstraire à plusieurs niveaux, laissant de côté beaucoup des "événements" et inévitablement va ajouter quelques caractéristiques à sa "vision" au fur et à mesure de son processus d'abstraction.

Puis, ayant abstrait quelque chose qu'il appelera "ce que j'ai vu et entendu", il continuera son processus, en selectionnant dans cette abstraction les caractéristiques qui conviennent pour son compte-rendu; et à ce moment-là, à formuler verbalement cette abstraction.

Typiquement, cette formulation va passer dans au moins un autre ensemble de "mains"/système nerveux, avant d'arriver chez le typographe, comme par exemple un copiste (ou toute autre personne avec des "responsabilités" similaires) qui interviendra sur le texte, généralement de manière mineure, Ceci ajoute encore un peu de distance entre l'événement et le compte-rendu "final", mais je pense que peu de modifications du "contenu" se passent à ce niveau au moins, la plupart du temps ! De temps à autre, un copiste, etc., ne va pas comprendre ce que le journaliste a écrit et dans une tentative de "rectification de la syntaxe" (ou autre) va complètement changer la "signification".

Mais la plupart des journalistes ne sont pas témoins de la majorité des événements dont ils rendent compte. Beaucoup plus souvent, ils interrogent d'autres personnes qui ont été les témoins des événements en question. Ainsi, les témoins effectifs vont faire jouer pleinement leur processus d'abstraction, et formuler leur compte-rendu devant les journalistes Ceux-ci, à leur tour, vont abstraire à partir de ce que le témoin leur a dit et formuler leur compte-rendu.

Cela aboutit à un texte que nous pourrions appeler "une formulation abstraite à partir d'une formulation abstraite", que, pour des raisons pratiques, j'appelerai maintenant une "Ufaapufa" ce qui, je pense, sonne un peu Hawaiien. Dans les journaux, les magazines, les nouvelles radio/télévisées, plus de 90% de ce que nous lisons/voyons/entendons traverse au moins deux couches d'Ufaapufa.

Chaque personne participant à l'Ufaapufa prend des décisions sur les "faits" qu'il considèrent comme suffisamment important pour les formuler dans son compte-rendu pour le prochain participant.

Chaque participant ajoute également des "faits". Ceci peut prendre différentes formes.

Par exemple, un Ufaapufieur pourra ajouter des faits "éclairants". Cela va de "Paul conduit souvent après avoir bu", dans un compte-rendu d'accident de la route, à "En fait, elle était très énervée la dernière fois que je l'ai vue", ou "Il a récemment fait un témoignage très délicat", en passant par... enfin, presque tout ce que journaliste[n] pense que journaliste[n+1] doit savoir pour comprendre son compte-rendu[n].

Une autre manière d'ajouter des "faits" pendant le processus d'Ufaapufa provient de malentendus. Les sens les plus exercés du monde manquent des détails; nos meilleurs cerveaux, à l'occasion, interprètent de manière erronée ce qu'ils voient, entendent, etc. De plus, lorsque journaliste[n] tire une conclusion au lieu de témoigner d'un fait, il peut éventuellement oublier d'en informer journaliste[n+1] dans son compte-rendu; s'il en a conscience, il peut ne pas le formuler au journaliste[n+1]; et s'il dit effectivement avoir conclu et non observé, journaliste[n+1] peut ne pas s'en rendre compte ou s'en rappeler au moment de formuler son compte-rendu[n+1]

Il me paraît particulièrement désastreux de voir que les comptes-rendus de nouvelles sur la science et la politique (les événements politiques qui façonnent les nations, par opposition aux "événements politiques" mis-en-scène) ont tendance a avoir encore plus de niveaux d'Ufaapufa que les autres sujets. (D'un autre côté, les journalistes sportifs sont souvent "témoins des événements" qu'il rapportent. La vie est mal faite 8*) ) Ceci parce que les scientifiques et les principaux acteurs politiques qui sont véritablement témoins des événements, ou y participent, etc., ont tendance soit (a) à donner des déclarations écrites par des personnes qui n'ont pas été témoins de ces événements, n'y ont pas participé, etc., ou (b) ne parlent jamais directement aux journalistes, mais laissent ce travail à un "attaché de presse", à un "porte-parole de service", etc. Et tandis qu'un politicien/scientifique pourrait souhaiter donner les "faits" aux journalistes, les conseillers et portes-parole considèrent de leur devoir d' "arranger" les "faits", pour faire que le candidat, le parti, le service, l'institution, etc., qui les payent paraisse sous son meilleur jour. En conséquence de quoi, même un journaliste idéal ne peut faire un compte-rendu précis.


Dans tout ce qui précède, j'ai postulé un journaliste idéal. Mais, bien sûr, les médias ne sont pas parfaits. Je veux dire, que chaque individu et organisation a son "emploi du temps", et même s'ils croient être très à cheval sur le principe de ne rendre compte "que des faits", ils ne peuvent s'empêcher de "filtrer" les faits à travers leur "emploi du temps".

Néanmoins, il me semble que ces filtres introduisent rarement de nouveaux "faits" dans les comptes-rendus des événements. Les journalistes arrivent, sans problème, à limiter les opinions et conclusions explicites aux éditoriaux.

Ces filtres apparaissent principalement dans le processus de sélection de faits, et des événements à traiter. Feu Richard Nixon se plaignait constamment que les les médias ne donnaient que la moitié des histoires qui concernaient son administration, qu'il choisissaient de ne parler que du "mauvais côté" de ces histoires. Même en mettant cela au crédit de son attitude paranoïaque envers la presse une attitude plus qu'un peu engendrée par la presse elle-même je pense que ceci est très largement vrai.


Mais voici une anecdote qui convient très bien à ce que veux montrer.

Dans le début des années 1980, mes parents sont partis faire un voyage en Australie et Nouvelle-Zélande. Ces événements ont eu lieu pendant leur séjour en NZ. Accordez-moi un certain degré d'Ufaapufa dans mon reportage, sans parler des dix ans et plus qui sont passés sous les ponts depuis lors.

Vous vous souviendrez peut-être qu'à cette époque, le gouvernement Néo-Zélandais avait déclaré leur pays "zone non-nucléarisée", ce qui voulait dire (entre autres) que les vaisseaux à propulsion nucléaire qui pourraient être bienvenus à Alameda, ne le seraient plus à Christchurch; en fait, ils seraient même considérés comme vaisseaux non grata, pour ainsi dire. L'administration Reagan essaya de les persuader de la folie de leur position et envisagea brièvement la possibilité de sanctions commerciales mineures. Le gouvernement Néo-Zélandais tint bon.

Quelque temps après, et peu avant l'arrivée de mes parents en Nouvelle-Zélande, de faibles signaux radio, codés, furent détectés en provenance des eaux en dehors de leur "limite de trois miles". Les décrypteurs de Christchurch réussirent à décoder les signaux, et entendirent des voix parlant, en Russe, des allées et venues des bateaux dans les princpaux ports néo-zélandais ainsi qu'un galimatias russe qui avait l'air d'être une sorte de code.

Christchurch envoya des plongeurs pour faire des recherches, et ils trouvèrent un sous-marin. Un sous-marin militaire Américain, pour être précis. Après une frénésie d'accusations diplomatiques, ils arrivèrent à une conclusion évidente; quelqu'un de l'administration Reagan avait décidé que, si Christchurch avait suffisamment peur de l'URSS (qui existait encore à l'époque), ils se retourneraient vers les USA pour leur défense.

Cette histoire a été largement diffusée dans la presse Néo-Zélandaise. Quand mes parents sont rentrés aux USA, ils apprirent qu'aucun de leurs amis ou membre de leur famille n'avait entendu parler de tout cela; une courte recherche montra qu'un seul magazine aux USA (MOTHER JONES) avait simplement mentionné l'affaire.

Il est facile de crier à la "censure", mais puisqu'un magazine aux USA avait mentionné l'histoire et n'avait pas arrêté sa publication, je pense que l'on peut sûrement en conclure que le gouvernement n'a pas empêché la parution.

A cela, je vois deux facteurs explicatifs. Le premier, c'est que l'histoire s'est déroulée au début de l'administration Reagan, et les histoires qui mettaient les USA en porte-à-faux n'étaient pas de mise. Le second est que cela s'est passé sur ce que trop d'américains considèrent comme une petite île au milieu de nulle-part.

Entre les deux, les medias, décidant de quelles histoires étaient assez "significatives" pour prendre la place qui n'avait pas encore été vendue aux grands magasins et autres vendeurs d'automobiles, ont considéré cette histoire (à tort ou à raison) comme "sans intérêt" pour leurs lecteurs.


De tout ce que j'ai dit ci-dessus, et d'autres choses encore, je tire les conclusions suivantes:
  1. Il est impossible qu'un compte-rendu, dans les medias, ne contienne "que les faits" sur le sujet dont il traite,
  2. Il est impossible qu'un compte-rendu, dans les medias, contienne "tous" les faits, ou même tous les faits significatifs sur le sujet dont il traite.

Déprimant, mais débrouillez vous avec. . .